D’un blog né d’un coup de colère contre une déclaration de Manuel Valls à un média certifié et reconnu : Nous avons rencontré Vincent Couronne, cofondateur et directeur général des Surligneurs. 

Il y a des vidéos qui, sur TikTok, ont fait le tour de France plus vite qu’aucune campagne officielle. L’une d’elles affirmait qu’adopter un chien ouvrait droit à une allocation familiale. Des centaines de personnes ont appelé leur Caisse d’allocations familiales pour la faire valoir. La vidéo avait dépassé le million de vues ; l’information, elle, était entièrement fausse.

C’est précisément ce genre d’épisode que traque Vincent Couronne depuis près de dix ans. Cofondateur et directeur général des Surligneurs, un média spécialisé dans la vérification juridique des discours publics, il était l’invité d’une rencontre du club début septembre — venu raconter à la fois une conviction et une entreprise.

Un juriste en colère

Rien ne prédestinait Vincent Couronne à diriger un média. Après des études de droit à Narbonne puis une thèse à Paris I Panthéon-Sorbonne sur le droit de l’Union européenne, il se voyait enseignant-chercheur — un poste qu’il n’obtiendra jamais à titre permanent. C’est un matin de 2016, en écoutant France Inter, que tout bascule. Manuel Valls, alors Premier ministre, affirme à l’antenne que si l’Europe ne révise pas sa directive sur les travailleurs détachés, la France cessera de l’appliquer. Le journaliste enchaîne sans relever. Juridiquement, pourtant, l’affirmation ne tient pas.

« On ne peut pas laisser passer ça », s’est-il dit. De cette exaspération naît d’abord un blog solitaire, vite jugé trop confidentiel, puis un projet plus ambitieux monté avec un ami designer : un site qui passerait au crible les déclarations des responsables publics, non pas pour vérifier qu’ils ont bien dit ce qu’ils ont dit, mais pour établir si ce qu’ils affirment est exact au regard du droit. Le nom, trouvé presque in extremis, sera Les Surligneurs.

Invention du legal checking

Quand il lance son projet, en 2016, le fact-checking commence tout juste à s’installer — Politifact aux États-Unis, Les Décodeurs du Monde, CheckNews de Libération. Mais ce qu’il veut faire est différent : le fact-checking vérifie qu’un fait a bien été rapporté tel quel ; lui veut vérifier autre chose — si ce qui est annoncé est juridiquement vrai, ou juridiquement possible. Faute de mot pour nommer cette démarche, il en forge un : le legal checking.

Quand Marine Le Pen promet d’interdire le voile dans l’espace public, la question n’est pas de savoir si elle l’a dit, mais si une telle interdiction est constitutionnellement faisable — et la réponse, démontre Les Surligneurs, est non. Quand Florian Philippot dénonce un décret qui interdirait aux Français de récupérer l’eau de pluie de leur jardin, l’enquête montre que ce décret existe bel et bien, mais qu’il ne dit rien de tel. Ce travail, mené à l’origine par des chercheurs en droit plutôt que par des journalistes, vise moins à trancher qu’à éclairer : dire pourquoi une affirmation qui semble aller de soi est, une fois confrontée au texte, plus compliquée qu’il n’y paraît, partiellement vraie, ou carrément fausse.

Une entreprise qui s’est cherchée pendant six ans

L’histoire des Surligneurs est aussi celle d’un projet qui n’a jamais suivi le plan initial. Fondée en association, avec des statuts si sommaires qu’il a fallu les modifier pour pouvoir recruter le premier salarié, la structure fonctionne d’abord entièrement bénévolement, chacun gardant son emploi de chercheur à côté. Vincent Couronne se donne deux ans pour en vivre ; il lui en faudra trois, ses droits au chômage épuisés avant que le pari ne réussisse.

De cette période, il tire une méthode qu’il applique encore aujourd’hui : lancer léger, tester, et surtout arrêter vite ce qui ne fonctionne pas plutôt que d’y engloutir toute son énergie. « Fail quick, cheap », résume-t-il, en évoquant une formation reçue d’un général à la retraite : aucun plan, même le mieux préparé, ne se déroule jamais comme prévu — il faut savoir changer de chemin sans perdre de vue le point d’arrivée. C’est cette logique d’itération, plus que d’exécution d’un business plan, qui a conduit Les Surligneurs de deux fondateurs bénévoles à une quinzaine de salariés et une quarantaine de chercheurs en droit freelance.

Le modèle économique ou l’art de ne pas dépendre d’un seul client

Le vrai tournant financier porte un nom : Meta. En 2017, la maison mère de Facebook et Instagram commence à faire appel à des médias certifiés pour vérifier les contenus signalés comme trompeurs sur ses plateformes ; en échange, elle rémunère ces médias et appose un bandeau d’avertissement sur les publications concernées. Décrocher ce contrat a changé la donne pour l’entreprise.

Vincent Couronne n’en a pas fait pour autant son unique pilier. Pour asseoir une indépendance à la fois éditoriale et économique, il a choisi de diversifier ses sources de revenus et ses clients. Les Surligneurs ont ainsi noué un partenariat avec TikTok, qui retire en moins de vingt-quatre heures les contenus signalés comme trompeurs, ainsi que des contrats avec des opérateurs publics comme la Caisse nationale des allocations familiales, pour laquelle Les Surligneurs identifient et démentent la désinformation circulant sur les réseaux sociaux — l’épisode du chien et de l’allocation familiale en est un exemple. Ces contrats de service représentent aujourd’hui l’essentiel des revenus, mais Vincent Couronne ne veut pas s’y arrêter : pour un média qui vit de sa capacité à ne devoir de comptes à personne, multiplier les clients est la meilleure garantie de ne dépendre véritablement d’aucun.

Ce pivot répond aussi à un constat de marché. En France, seuls 7 % de la population sont abonnés à un média — un chiffre stable depuis dix ans, et qui commence même à reculer — dont la moitié se répartit entre quelques grands titres comme Le Monde, Mediapart, Le Figaro ou Ouest-France. L’abonnement individuel grand public, pour un média comme Les Surligneurs, ne laisse que des miettes à se disputer. L’abonnement professionnel, à l’inverse, progresse. Et de fait, Vincent Couronne le reconnaît sans détour : ses lecteurs sont déjà, pour l’essentiel, des hauts fonctionnaires, des juristes, des journalistes, des partis politiques — des gens qui le lisent pour leur travail. Autant, dès lors, construire une offre calibrée pour ce public plutôt que de chercher à en conquérir un autre.

D’où le pari qui se prépare pour la rentrée : un abonnement professionnel multi-licences, destiné aux entreprises, universités et ONG, appelé à devenir la source principale de revenus — l’objectif affiché est que les abonnements représentent deux tiers du chiffre d’affaires, contre un tiers pour les contrats de service, et zéro pour les subventions. Cette exigence d’indépendance a un prix concret : Vincent Couronne raconte avoir décliné, récemment, une proposition d’un ministère prête à s’abonner et à acheter des prestations — un contrat pourtant substantiel, refusé parce qu’aucun garde-fou ne permettait de garantir, comme c’est le cas avec Meta, qu’aucune instruction ne viendrait jamais de ce client.

Pourquoi ment-on ?

Interrogé sur les ressorts de la désinformation, Vincent Couronne distingue trois logiques bien différentes. La plus répandue, et celle qui progresse le plus vite, est purement économique : générer du trafic publicitaire, notamment sur des sujets de santé, où la fausse information rapporte le plus. Vient ensuite la désinformation idéologique, portée par conviction, comme dans le cas de Florian Philippot. La troisième relève de l’ingérence étrangère — souvent russe — dont l’objectif n’est pas de défendre une thèse mais de créer du chaos et de la défiance. L’exemple qu’il cite est resté dans les mémoires : la psychose des punaises de lit à Paris, largement amplifiée par des réseaux de comptes russes avant d’être reprise en boucle sur les chaînes d’information continue.

Cette dynamique n’est pas anecdotique, et c’est sans doute le point sur lequel Vincent Couronne insiste le plus. Pour les opérations d’ingérence étrangère, précise-t-il, l’objectif n’est même pas de faire triompher un récit ou une idée : « c’est juste de créer du désordre. » Ce désordre, une fois installé, produit un effet mesurable : une défiance croissante à l’égard des institutions politiques. Et cette défiance est à son tour corrélée à une aspiration grandissante à l’autorité, y compris au prix des libertés qu’un régime parlementaire est censé garantir : Vincent Couronne cite la dernière vague de l’enquête Cevipof de Sciences Po, publiée en février, selon laquelle 34 % des Français se disent prêts à voter pour un président qui gouvernerait sans avoir à composer avec un parlement — une statistique qu’il rapproche explicitement de la diffusion de récits manipulés, et qu’il tient à resituer dans son contexte : cette érosion progresse alors même que la France s’approche d’une nouvelle campagne présidentielle.

Vincent Couronne s’apprête à vivre une année chargée : Les Surligneurs fêteront leurs dix ans en janvier, l’offre d’abonnement professionnel doit être officiellement lancée dans les prochaines semaines, et il publie en février un livre qui prolongera sa réflexion sur les différentes formes que prend le mensonge public.